Peur et détermination sur le rail ukrainien pilonné par les attaques russes
"La peur est là, mais on doit continuer": témoins directs d'une frappe russe meurtrière sur un train de passagers ukrainien, des cheminots ont raconté à l'AFP leur effroyable expérience, tout se disant déterminés à faire fonctionner le réseau ferroviaire, véritable "ligne de vie" en Ukraine.
"Tout s'est passé en quelques instants", raconte Anatoliï Tymotsko, le chef du train 104 qui relie l'ouest et l'est de l'Ukraine.
Le 27 janvier, dans la région de Kharkiv (nord-est), il a vu trois drones russes suivre son convoi et ordonné à son équipe de se préparer à l'évacuation des 223 passagers, craignant une attaque imminente.
Trop tard: un des drones a touché les rails devant le train, forçant son arrêt d'urgence, et le deuxième "a frappé la voiture 16", tuant cinq voyageurs, explique M. Tymotsko.
Si les attaques contre les chemins de fer ukrainiens sont légion depuis le début de l'invasion russe de l'Ukraine - notamment celle contre la gare de Kramatorsk (est) en avril 2022, qui avait fait plus de 60 morts -, la frappe contre le train de passagers a marqué les esprits.
Des images de la voiture incendiée et de passagers, dont une mère paniquée et son enfant, évacuant dans la neige, ont tourné en boucle sur les réseaux.
En marge d'une cérémonie destinée à rendre hommage aux "héros du fer" mercredi à la gare centrale de Kiev, M. Tymotsko, 33 ans, et l'hôtesse de wagon-lit Olga Terletska, 43 ans, se sont confiés à l'AFP.
- "Ne rien pouvoir faire"-
Une frappe sur les rails, un freinage d'urgence, l'évacuation des passagers, une deuxième frappe mortelle, puis une troisième à proximité du train: le chef du train raconte précisément l'enchaînement des événements.
"Le chef a crié +Olga, ils vont probablement attaquer! Commençons à préparer les passagers pour l'évacuation!+", se remémore Olga Terletska, qui travaille à la compagnie ferroviaire Ukrzaliznytsia depuis 23 ans.
"Nous nous sommes réfugiés sous les arbres. Il faisait froid, c'était effrayant", se souvient-elle. "C'est très difficile de voir un wagon en feu et de ne rien pouvoir faire".
L'équipage et les secours ont rapidement séparé la voiture détruite du reste du train et évacué les passagers dans les wagons qui roulaient encore vers la ville de Lozova.
Pour le directeur de la compagnie ferroviaire, Oleksandre Pertsovsky, l'objectif de la Russie "est très clair": les attaques contre le rail ukrainien visent à "couper certaines régions d'Ukraine" du reste du pays, "semer la peur dans l'esprit des populations", et "priver des centaines de milliers de personnes" de moyen de se déplacer.
"L'ennemi essaye de couper cette ligne de vie qu'est le chemin de fer ukrainien", résume-t-il auprès de l'AFP.
- "Devoir" -
Depuis le début de l'invasion en février 2022, le réseau ferroviaire ukrainien - le troisième d'Europe avec 23.000 km de voies, derrière l'Allemagne et la France - joue un rôle vital dans l'évacuation des civils, le transport des troupes et des marchandises.
Avec la route, le train est aujourd'hui le seul moyen d'entrer ou de sortir du pays.
Le train 104 effectue la liaison dans les deux sens entre Lviv, grande ville de l'Ouest, et Barvinkové (est), à quelque 70 km de la ligne de front.
Après l'attaque meurtrière, son équipage a été mis en repos et doit reprendre le travail le 7 février.
Anatoliï Tymotsko le dit sans détour: même pour lui, ex-militaire qui a combattu de 2022 à 2024, "la peur" est là, mais il refuse d'y céder. "C'est notre devoir" de continuer le travail, souligne-t-il.
Mme Terletska a peur elle aussi, mais s'appuie sur la "famille" des cheminots. "Tout le monde est uni, chacun se soucie des autres. Personne ne laisse personne dans le pétrin", explique-t-elle.
Mercredi soir en gare de Kiev, Volodymyr, un homme de 42 ans, se pressait pour attraper le train vers Chostka, dans le nord du pays, pour rejoindre sa famille.
"Ma femme a été hospitalisée, il n'y a pas de chauffage chez nous, j'ai trois enfants en bas âge. Je n'ai pas d'autre choix" que de prendre le train, résumait-il.
H.Jimenez--LGdM